Marc Hauser : D’ou vient notre morale ? Partie 1


résumé (*) de l’une des trois cessions plénières du Darwin/Chicago 2009 http://darwin-chicago.uchicago.edu/List%20of%20Video%20Talks.html

Parmi les différentes vues sur notre morale (sens du bien et du mal) débattues depuis l’antiquité, nous pouvons aujourd’hui vérifier les principes sur lesquels sont fondées ces théories.
Hauser porte un regard sur les explications philosophiques qui nous mènent à prendre des décisions morales.

  • Hume: moralité intuitive, inconsciente, émotionnelle
  • Kant: moralité rationnelle, consciente , basé sur des principes justifiés
  • Théiste: moralité d’inspiration divine, Donné par les saintes écritures
  • Rawls: moralité intuitive, inconsciente, tel une grammaire d’action, pas émotionnelle.

Hauser débat des observations scientifiques et des analyses entre « la perception d’évènements » jusqu’au « Jugement que nous portons sur ces événements ».

1er théorie : La vue de Hume : les émotions jouent un rôle critique. Elles sont nécessaires pour l’élaboration d’un jugement.

2éme théorie : (Hume/Kant/Theiste)  Une fois l’événement perçu, notre cerveau exécute en même temps un raisonnement logique et une réaction émotionnelle, qui, mixés, donnent l’élaboration du jugement.

3éme théorie : L’événement perçu n’est en fait traité que par la partie rationnelle de notre cerveau qui en analyse les causes et les conséquences, les émotions ne jouent pas un rôle direct mais interviennent après que le jugement moral soit fait.

De fait nous savons (au moins partiellement) bloquer dans le cerveau la création d’émotions. (on y revient plus tard dans la partie expérience)

Dans le cas de la 1ère théorie si les émotions sont « annulées » avoir un jugement moral est impossible.
Dans le cas de la seconde théorie les émotions étant une part importante du processus d’élaboration du jugement, si on les supprime, on devrait observer un jugement moral différent de la normale.
Dans le cas de la troisième théorie, les émotions arrivant après l’élaboration du jugement par la partie rationnelle de notre cerveau, le jugement moral ne devrait pas être altéré par la suppression des émotions. Il est possible que notre conduite morale puisse en subir des conséquences, mais PAS notre jugement moral.

Se basant sur l’analogie avec la linguistique il propose plusieurs prédictions de nos capacités organisées en deux grandes parties.

PREMIÈRE PARTIE  – Abstraction, calculs sans contenu fixe

Dans cette partie Hauser va essayer de voir si notre jugement n’est pas codé au préalable en nous. C’est à dire s’il n’obéit pas strictement au un ensemble de lois pré établies Mais au contraire établi un jugement de ce qui est acceptable (bien) ou non (mal) en fonctions de paramètres qui ferait qu’une même action pourrait être jugé bien dans un cas précis et mal dans un autre. (par exemple il n’existe pas  vraiment de règle codée qui dirait que tuer un autre être humain est systématiquement mal. Nous sommes capable de juger de la situation et donc d’en déduire si c’était un cas de légitime défense ou un meurtre de sang froid)

L’établissement d’un jugement nécessite d’étudier les différentes variables disponibles pour savoir ce qui est bien ou pas.

Il énumère 3 principes de jugement qui ont été étudiés depuis longtemps et confirmés par toutes les expériences scientifiques sur le sujet :

1- Moyens contre effets secondaires – Il est moralement moins acceptable de faire du mal pour arriver à son but qu’un mal similaire vu comme un effet secondaire pour arriver au même but. (**)

2- Action contre omission – Agir/vouloir faire le mal est jugé comme moralement pire que si c’est l’absence d’action qui entraine le mal.

3- Contact (physique) contre absence de contact – Le mal causé par le contact est jugé plus grave que celui causé par l’absence de contact.

Ces principes ont un sens car en règle générale notre psychologie favorise le fait qu’il nous est plus facile de juger quelqu’un lorsqu’il agit que par son manque d’action…

Est ce que l’on peut « apprécier » le premier principe ?

Il pose alors une question théorique à l’audience « Imaginez qu’il y ait 10 personnes dans un bunker en temps de guerre. Des soldats passent à proximité, une mère tient son enfant dans ses bras et l’enfant commence à pleurer. Est-il moralement acceptable que la mère étouffe l’enfant pour éviter d’attirer l’attention des soldats ? »

C’est un cas ou faire du mal au bébé ne change pas sa condition finale. En effet si on ne fait rien les soldats vont l’entendre et tuer tout le monde bébé compris. Si on agit en étouffant le bébé cela ne change rien pour le bébé puisqu’il meurt aussi mais cela change la donne pour les neuf autres personnes.

C’est un principe qui s’inspire d’une théorie économique connue sous le nom de  « principe de Pareto » (***)   qui indique que faire du mal à une personne si cela ne change rien pour elle mais améliore le bien des autres alors cela est permis.
Les études montrent qu’il nous faut plus de temps pour avoir un jugement dans un cas de style « Pareto » que dans le cas d’un jugement à porter sur un cas non « Pareto ». Ce qui a du sens puisque notre cerveau doit passer par des étapes de jugements supplémentaires.

Il essaye ensuite d’établir si notre jugement moral se fait en fonction de la « croyance » ou des conséquences  (Ici croyance est à prendre comme « intention » mais je reprend son terme.)

1- Religion/

Les protestants ont une vue qui est que le péché est soit d’avoir une mauvaise croyance soit d’avoir généré une conséquence négative.

Pour les juifs un péché ne peut être jugé comme tel que s’il y a des conséquences négatives.

2-Développement /

lors de notre développement les enfants sont très centrés sur les conséquences d’une action. Qu’elle soit consciente ou non, l’action si elle cause du mal est jugé de façon identique.  Plus âgés, nous sommes capable de faire la distinction entre une action « consciente » et une action « non consciente » et établissons notre jugement en fonction. Ce qui nous donne une vue beaucoup plus nuancée du domaine morale.

3-Mécanisme dans le cerveau /

La neurobiologie utilisant les IRM et autres outils à sa disposition révèle que la jonction temporo-pariétale droite (Une petite partie à l’avant du lobe droit du cerveau) est très active quand les gens attribuent des « croyances » aux autres mais qui est modulée par différentes parties du cerveau qui agissent lorsqu’on considère les conséquences d’une action. Ici aussi les mêmes mécanismes semblent impliquer la croyance et le jugement des conséquences.

4-Loi /

Nous faisons une très nette différence entre les crimes et les négligences ou les essais manqués dans nos systèmes juridiques…

Il en conclut que quel que soit le domaine il semble y avoir une corrélation entre croyance et jugement.

Transcription de l’étude des réactions dans les cas suivants : On pose ce problème à des gens afin de savoir quelles sont nos règles de jugement

Grace met une poudre blanche dans le café de son amie :

– CAS 1 : Intention neutre avec conséquence neutre : Grace et son amie prennent un café tranquillement.

– CAS 2 : Intention neutre avec conséquence négative : Grace a malheureusement empoisonné son amie.

– CAS 3 : Intention négative avec conséquence neutre : Grace a tenté,  ou plutôt aurait aimé empoisonner son amie mais rien ne s’est passé.

– CAS 4 : Intention négative avec conséquence négative :Grace a tenté et réussi à empoisonner son amie.

Les résultats :

– Intention neutre avec conséquence neutre : Jugement sans conséquence (CAS 1)

– Intention neutre avec conséquence négative : Jugé comme étant très légèrement « mal » car la personne n’avait pas l’intention de faire du mal. (CAS 2)

– Intention négative avec conséquence neutre : Jugé comme étant très très mal. (CAS 3)

– Intention négative avec conséquence négative : Jugé comme étant le pire des cas. (CAS 4)

Il n’y a quasiment pas de différences dans les cas 3 et 4. On juge donc l’intention quasi aussi fortement que la conséquence.  Mais il existe une différence très nette entre les cas d’intention neutre : cas 1 et cas 2. En effet sur le graphique on voit bien que le cas 2 est beaucoup moins accepté par les gens que le cas 1. (à vue de nez c’est tout de même 10 fois plus acceptable que d’avoir une intention négative)

l’étude portant sur une très grande variété de gens dont des athées il en conclut sur un ton humoristique que nous sommes donc tous des protestants au fond de nous…

Et c’est maintenant que cela devient très intéressant puisqu’on aborde les expériences scientifiques qui utilisent une technique qui s’appelle   » Transcranial magnetic stimulation », qui  stimule une zone du cerveau pendant un certain temps (25 minutes) et permet de l’anesthésier temporairement.(environ 15 minutes)

Nous observons ensuite ce qu’il se passe si on utilise cette technique sur la zone jonction temporo-pariétale droite qui est le siège de l’attribution des croyances avec comme but : répondre à la question « pouvons nous supprimer le système de croyance et ainsi affecter le jugement moral? »

Résultat après anesthésie de la zone TMS :

Jugement identique à l’expérience précédente dans les cas :

– Intention neutre avec conséquence neutre

– Intention négative avec conséquence neutre

Les cas où on a des différences :

– Intention neutre avec conséquence négative : Est moins autorisé par notre jugement que dans l’expérience de référence

– Intention négative avec conséquence neutre : Est plus autorisé par notre jugement que dans l’expérience de référence.

Utiliser le TMS, conclut Hauser, transforme les hommes en « enfants » ou en « Juifs ». En gros on supprime la croyance (l’intention) de l’équation de notre jugement pour se concentrer sur les conséquences.

La conclusion est que nous avons des capacités d’abstraction qui sont basées sur des évaluations très compliquées des situations, des causes, des conséquences et  des volontés derrières une action.  Ce n’est donc pas aussi simple qu’une règle immuable qui serait codée une fois pour toute tel que « Tu ne tuera point. »

Dans la seconde partie il abordera :

SECONDE PARTIE- Le calcul est obligatoire -Impénétrable.

Comme en Français (ou en Anglais) si on nous demande si une phrase est grammaticalement correcte, nous n’avons pas besoin de réfléchir pour  savoir si elle l’est ou pas. Face à un même problème, tout ceux qui partagent la même culture auront donc la même réaction (ou une réaction similaire).

(fin de la partie 1) environ 25 minutes de la vidéo ci dessous :
http://darwin-chicago.uchicago.edu/Videos/Hauser%20SD.mov

(*) Je n’ai pas tout retranscrit mais j’espère avoir fait l’essentiel dans cette première partie. Une seconde partie sera publiée ultérieurement.

(**) là j’ai eu pas mal de mal à transcrire l’idée merci à Stéphane…

(***) http://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_de_Pareto
Un résumé en anglais par PZ Myers auteur de l’excellent blog Pharyngula ici : http://scienceblogs.com/pharyngula/2009/10/marc_hauser_where_do_morals_co.php

Un grand merci à Dany et à Stéphane qui ont contribué à rendre cette retranscription plus lisible et plus claire.


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